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Eclairages

La banque marocaine à l’heure des fusions & acquisitions
Par Nabil Mahraoui

L’année 2003 a été bien mouvementée pour nos banquiers ! La BNDE démantelée, transformée en banque d’affaires pour la CDG ; son réseau d’agences qui passe sous la coupe du Crédit Agricole, tout comme sa filiale BMAO; l’échec du rapprochement de la BMCE avec la BCM d’une part et avec la Caisse d’Epargne d’autre part; ou encore la reprise de la SMDC par le Groupe Banques Populaires…. Mais de tous ces événements, le plus marquant aura été incontestablement la prise de contrôle de Wafabank par la BCM.

Retour sur la plus grande opération qu’ait connue le secteur bancaire au Maroc…

Séisme dans le microcosme boursier : Wafabank passe dans le giron de la BCM

Le lundi 24 novembre, la nouvelle tombe.  La BCM rachète auprès de SOPAR, appartenant à la famille Kettani, son holding familial OGM (Omnium Général Marocain) et acquiert ainsi 70% de Wafa Assurance, troisième compagnie d’assurances, 36% du capital de Wafabank, troisième banque privée, avec des droits de vote de 47,7%, lui conférant ainsi une minorité de blocage. Un accord qui a eu l’effet d’une bombe sur les salles de marché. De tous les scénarii de fusion-acquisition, celui-ci était le moins attendu. Cette opération, la plus importante de son genre, accouche d’un mastodonte bancaire national et s’inscrit dans le projet de croissance externe affiché dès l’arrivée de Khalid Oudghiri à la tête de la BCM.

L’opération a pris de court le management de Wafabank, dont le PDG Abdelhak Bennani et les autres institutions actionnaires, Crédit Agricole Indosuez (15% du capital), et Banco Bilbao Vizcaya Argentaria (BBVA) (10% du capital). Si les analystes financiers jugent le prix du rachat, soit près de 2 millards de dhs, sous évalué de près d’un milliard, pour Saad Kettani, signataire de l’accord, cette opération va donner un nouvel élan à Wafabank et concourir à la naissance d’un champion national du secteur. Afin de verrouiller le capital de Wafabank, la BCM entend lancer une OPA, en numéraires ou en titres, pour l’acquisition du reste du capital, et ce dès la clôture des comptes 2003 de Wafabank, dans le courant du mois de mars. Objectif : octobre 2004. BBVA s’est déjà désengagé de Wafabank au profit de la SNI et de l’ONA, auxquelles est affiliée la BCM.

Parmi les lignes directrices de la stratégie de la nouvelle entité, la création de fonds d’investissements multisectoriels et œuvrer à la bancarisation du pays qui, avec un taux de 20% reste faible. Au volet social, Khalid Oudghiri affirme que la nouvelle entité ne procédera à aucun licenciement, et que le surplus d’effectif sera absorbé par la croissance en interne. Les syndicats peuvent souffler. Quant à Abdelhak Bennani, ancien ESCP et à la tête de Wafabank depuis plus de 25 ans, il déposera sa démission.

BCM – Wafabank : deux destins qui se croisent…

A l’époque où le débat sur la consolidation du système bancaire marocain devenait vivace, les deux banques envisageaient des voies bien différentes.

Abdelhak Bennani placera d’abord la BMCE dans sa ligne de mire, en se portant soumissionnaire à la privatisation de la banque en 1995. Néanmoins,  c’est Othman Benjelloun qui en sera l’adjudicataire. En 1997, Wafabank absorbe UNIBAN, du groupe ibérique BBV. Toutefois, cette opération reste minime par rapport aux larges ambitions de Wafabank. Mais comme dit le dicton, l’appétit vient en mangeant! Wafabank se lance alors à la conquête du Crédit du Maroc en échangeant  2% du capital de la SNI avec Othman Benjelloun contre 17% du Crédit du Maroc.  Le groupe Wafa atteindra par la suite jusqu’à 35% du tour de table de CDM, mais se heurte au Crédit Lyonnais qui lui refusera toujours un siège au conseil d’administration. Lorsqu’au troisième trimestre 2002, le Crédit Lyonnais passe sous le contrôle du Crédit Agricole, actionnaires stratégiques respectifs de CDM et Wafabank, Abdelhak Bennani voit le bout du tunnel. Toutefois, les négociations avec le Crédit Agricole s’avèrent délicates et buttent sur un écueil majeur : le contrôle de la futur entité. Aujourd’hui, Wafabank, vendue par son actionnaire principal, est contrainte d’enterrer ce projet de reprise.

Quant à la BCM, l’ancien président, Abdelaziz Alami, donnait la priorité à la croissance organique, alors que dès 1999, la BNP, qui venait de fusionner avec Paribas, était sur le pas de la porte. BNP Paribas avait un trésor de guerre à valoriser dans des zones comme le Maghreb, disait Michel Pébereau, PDG du groupe. Avec l’arrivée de Khalid Oudghiri, de la même BNP Paribas, en 2002, la BCM change de cap, et tous les scenarii de croissance externe sont étudiés. L’opération la plus en vue était celle d’un rapprochement avec la deuxième banque privée du royaume, la BMCE, mais elle ne sera pas menée à terme car  l’opération aurait sérieusement détériorée les ratios prudentiels et les rations de productivité de la BCM, dixit Khalid Oudghiri. Dès lors, c’est Wafabank qui sera au cœur de la stratégie de la BCM. Le projet de reprise est mis sur la table des ingénieurs financiers de la banque d’affaires HSBC et le cabinet d’avocats Freshfields Bruckhaus & Derringer qui mettront en place le scénario de la reprise.

…et c’est la naissance du titan de la place

C’est un nouveau fleuron, leader sur une large palette d’activités du secteur bancaire, qui voit le jour grâce à cette opération. Dès 1985, la BCM, banque affiliée à l’ONA, devient leader des banques privées au Maroc, mais elle restait largement devancée par le Groupe Banques Populaires (GBP). La nouvelle entité BCM/Wafa pèsera lourd aussi bien au niveau du paysage national que régional du fait de la complémentarité des activités des deux groupes et du facteur « taille », élément clé pour les banques universelles sans stratégie de niche. Quelques chiffes qui en disent long…

  • Place au niveau régional : 1ère banque du Maghreb

  • Place au niveau continental : 8ème banque d’Afrique après 6 banques sud-africaines et une banque égyptienne.

  • Total bilan : Plus de 95 milliards de dhs. (à titre de comparaison, GBP : 88,41 milliards)

  • Produit Net Bancaire (PNB) :Plus de 4 milliards de dhs. (à titre de comparaison, GBP : 4,75 milliards)

  • Total des fonds propres : 9,5 milliards de dhs.

  • Total des ressources : 13 milliards de dhs.

  • Nombre de clients :  1 million

  • Part du marché bancaire local : 25%

  • Nombre d’agences composant le réseau : 460

  • Crédits à l’économie : 1ère place avec 42 milliards de dhs.

  • Dépôts : 2ème  place avec 73 milliards de dhs.

  • Gestion d’actif : 1ère place

  • Métiers de la bourse : 1ère place

  • Crédit à la consommation :  1ère place

  • Leasing : 1ère place

  • Bancassurance : 1ère place

 

Plus particulièrement, sur le plan de la gestion des OPCVM, la nouvelle entité gèrera des actifs de plus de 24,35 de milliards de dhs répartis sur 47 fonds commun de placement et sicav, et se placera ainsi loin devant BMCE Capital Gestion (10,11 milliards), CD2G (9,76 milliards), BMCI Gestion (6,03 milliards), CDMG (4,64 milliards).

A la recherche de nouveaux équilibres

Cela fait plusieurs années déjà que les autorités monétaires, Banque Centrale et Ministère des Finances, militaient en faveur de rapprochements entre groupes bancaires nationaux qui accoucheraient de majors financières capables de rationaliser le secteur, tout en endiguant la montée en flèche des capitaux étrangers dans un secteur jugé sensible. Aujourd’hui, c’est chose faite.

Le rapprochement BCM/Wafa surpasse les forces d’inertie, franchit le Rubicon et devrait même allumer la mèche. Cela ne serait finalement pas une « fausse bonne idée » ! Ainsi, chaque banque devra désormais revoir sa stratégie et son positionnement sur un marché reconfiguré et dualiste : les banques à capitaux majoritairement marocains, BCM/Wafabank et GBP d’une part et les filiales des banques françaises, BMCI, Crédit du Maroc et SGMB, affiliées respectivement à BNP Paribas, Crédit Lyonnais, et Société Générale, d’autre part. Quant à la BMCE, la banque privée devra s’allier à un nouveau partenaire après que son mariage avec l’Ecureuil français ait tourné court. En effet, le « Conseil des sages »,  le comité des établissements de crédit qui regroupe les autorités monétaires, et présidé par le Wali de Bank Al Maghrib, Adelatif Jouahri, a opposé son veto au cours de l’automne dernier au sujet du projet de rachat de 20% de la BMCE, qu’on disait «enrhumée », par le groupe français Caisse d’épargne. La décision est motivée par le déséquilibre du deal qui confère au groupe français la minorité de blocage.

Précisons que cette ligne de conduite ne doit pas porter en elle les racines de la stigmatisation des partenariats maroco-étrangers. Certes le secteur est sensible et nécessite un juste équilibre entre capitaux étrangers et nationaux, mais n’agitons pas l’épouvantail étranger pour assurer une fausse symétrie. Force est de reconnaître que les banques étrangères apportent un dynamisme et une modernité à l’économie. Le principal critère de jugement ne doit pas être la nationalité mais la valeur ajoutée qu’apporte tel ou tel partenariat en terme de financement multisectoriel de l’économie, financement des PME, etc. Ces partenariats doivent concourir à la modernisation de l’économie.

Pour les banques nationales, il s’agira de ne pas rater le train de la modernisation. Outre l’intensité de la concurrence, elles sont pressées par l’importance qu’a prise la globalisation, l’intégration croissante de l’économie marocaine dans le système monde à travers les multiples accords de libre échange ainsi que la croissance accélérée des innovations financières. De surcroît, il faut composer avec l’étau du principe de précaution et de l’évaluation risque-bénéfice, à savoir la nécessité d’avoir suffisamment de fonds propres dédiés à des projets d’investissement tout en respectant les ratios prudentiels en vigueur.

Aussi, l’année qui vient de s’écouler révèle-t-elle deux vérités, l’une nouvelle, l’autre évidente : Il va falloir faire preuve de réactivité pour s’adapter au nouveau paysage bancaire, et pour ce faire, il va falloir beaucoup de talent et d’énergie. Que l’aggiornamento commence !


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