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Au delà du libre échange, le développement
Par Youssef Saadani
L’accord de libre échange entre
le Maroc et les Etats-Unis a suscité une très vive émotion au sein de
l’opinion publique marocaine. Au terme d’un suspense savamment entretenu par
les négociateurs et régulièrement relayé par les médias, la signature a été
annoncée avec grand fracas. Les déclarations triomphalistes des signataires
n’ont pas suffi à rassurer les marocains et à dissiper les inquiétudes.
Les angoisses se sont cristallisées autour de quelques sujets très sensibles
: la santé, l’agriculture, la culture. L’opacité des négociations et le
refus de divulguer le texte final de l’accord a alimenté les rumeurs les
plus troublantes.
Le texte sera bientôt soumis au débat puis au vote parlementaire. Comme à
l’accoutumée, les représentant de la nation ratifieront docilement l’accord,
sans même tenter d’en apprécier l’opportunité. Bien sur, il y aura toujours
quelques députés fiévreux du PJD pour pester contre l’abdication du Maroc
face à la puissance américaine, mais ce type d’indignation d’essence
populiste n’aura qu’une très faible portée politique. En réalité, il
n’existe pas de stratégie alternative à celle mise en œuvre par le
gouvernement : libre échange, mise à niveau, compétitivité. Aucun des
éléments de ce programme ne peut être soumis à discussion. Inaccessible au
commun des mortels, la stratégie de développement doit rester l’apanage
exclusif des ministres et des experts. Une proposition du type: « le libre
échange est une chance pour le Maroc » a acquis un statut de vérité
universelle. De fait, le débat est interdit.
Alors qu’il prône la concurrence dans le domaine économique, le gouvernement
revendique le monopole de la parole, de l’interprétation et du savoir. Pour
pallier le silence assourdissant de la classe politique, il arrive parfois
que la société civile se mobilise pour dire sa vérité et défendre ses
intérêts menacés par des choix politiques. Le sit-in de protestation
organisé le 28 janvier devant le Parlement à Rabat pour dénoncer les termes
de l'accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis a tourné à la
bastonnade. Initiée par la coalition des artistes marocains pour la défense
de la diversité culturelle et la coalition marocaine pour le droit aux soins
et l'accès aux médicaments ainsi que l’Association Marocaine des Droits de
l’Homme (AMDH), la manifestation a été farouchement dispersée par les forces
de police. Abdelhamid Amine, le président de l'AMDH a été blessé à la tête
et transporté à l'hôpital le visage ensanglanté.
La stratégie économique du gouvernement est incontestée, nul ne peut
remettre en cause la politique de libre échange ou le dogme de la mise à
niveau, sauf à s’exposer aux foudres sécuritaires.
Pourtant, on peut légitimement se demander si cette stratégie répond aux
besoins fondamentaux de la société et de l’économie marocaine. De même, on a
du mal a distinguer un sens général, une cohérence d’ensemble. Les mesures
parcellaires, les décisions dispersées, les formules incantatoires ne
suffisent pas à définir un projet d’avenir.
Investir
dans l’homme ....
Dire que le développement passe
nécessairement par la santé, l’éducation et l’amélioration des conditions de
vie relève du poncif le plus commun. Mais c’est une chose de l’entendre dans
toutes les bouches, de le lire dans tous les rapports, c’est autre chose de
le constater dans la vie concrète, d’en faire l’expérience. Le gouvernement
a beau affirmer sa volonté d’améliorer l’accès aux soins et d’investir dans
la santé des marocains, mais ces bonnes intentions relèvent davantage de la
rhétorique creuse que de l’engagement ferme. C’est à l’aune des faits qu’il
faut juger une politique, non à la longueur des discours. La signature de
l'accord de libre échange avec les Etats-Unis montre bien que la santé des
marocains n’est qu’une priorité secondaire par rapport à l’urgence de la
mondialisation. Les clauses relatives aux droits de propriétés
intellectuelles offrent un niveau de protection inespéré aux industries
pharmaceutiques américaines, au détriment des fabricants marocains de
génériques.
Lors de la conférence de l’OMC à Doha au Qatar en novembre 2001, l’ensemble
des États membres, dont le Maroc, se sont engagés « à interpréter et
[mettre] en oeuvre » l’accord ADPIC « d’une manière qui appuie le droit des
Membres de l’OMC de protéger la santé publique. Malheureusement, avec
l’objectif affiché de renforcer la protection intellectuelle dans les pays
avec lesquels ils sont en négociation, les Etats-Unis imposent des clauses
qui vont bien au delà des standards requis par l’OMC. Ces dispositions, que
l’on retrouve dans d’autres accords négociés entre les États-Unis et des
pays en développement, concernent notamment :
- la possibilité de rallonger la durée de protection par un brevet au-delà
des 20 ans requis par l’OMC,
- la possibilité d’obtenir un nouveau brevet d’une durée de 20 ans pour un
produit déjà commercialisé,
- les conditions d’enregistrement des médicaments et l’octroi aux premières
compagnies enregistrant leur produit d’une « exclusivité des données »
auprès de la direction nationale de la pharmacie, ce qui aura pour effet de
maintenir un monopole pour une durée de 5 ans.
L’industrie pharmaceutique nationale, actuellement la seconde industrie en
Afrique, sera rapidement réduite à néant. On peut se demander si cet accord
de libre échange va dans le sens du progrès et du développement du maroc.
Plus profondément, il faut s’interroger sur les différences
d’interprétations de l’intérêt national. Pour certains, l’alliance
stratégique avec les Etats-Unis passe avant tout, y compris la santé des
marocains. Pour d’autres, il n’y rien de plus important que le développement
humain, que l’éducation, que la santé au-delà des modes et des intérêts
passagers. Les fondamentaux du développement d’une nation sont immuables :
investir dans l’homme, sa santé, son éducation, sa dignité.
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