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Recherche

Lahcen Mahraoui nous livre ses impressions
sur la recherche au Maroc et en France*


Au regard du mouvement protestataire des chercheurs en France qui a défrayé la chronique ces derniers temps, Maroc Entrepreneurs est parti à la rencontre de l’un d’entre eux, Dr. Lahcen Mahraoui, chercheur biologiste marocain installé en France. En dehors des laboratoires de recherches, Dr. Mahraoui est aussi très actif en faveur de la coopération des chercheurs des deux rives.
L’Association des biologistes marocains –Biomatec- qu’il préside, en est aujourd’hui le principal vecteur. Réunissant des compétences très variées, de tous horizons, de la France au Maroc, en passant par les autres pays de l’Union Européenne, les Etats-Unis ou encore l’Australie, cette association œuvre aujourd’hui pour le transfert de connaissances entre le Nord et le Sud.
 

Pouvez vous nous retracer votre parcours scolaire et professionnel ? Sur quels types de projets travaillez vous ?

Je suis natif d’Aouinet Torkoz, dans les provinces sahariennes du Maroc. J’ai suivi une partie de mes études universitaires au Maroc et une autre partie en France.
Je suis Docteur de l’Université Paris VII depuis avril 1994.
Mon travail consiste aujourd’hui à expertiser l’étude du passage des xénobiotiques (médicaments, additifs alimentaires, pesticides …) à travers les barrières biologiques.

La recherche scientifique en France traverse une crise sans précédent. Quelle analyse faîtes vous de la situation ?

La Recherche fondamentale en général et la Recherche fondamentale biomédicale en particulier traversent une crise grave accentuée par une restriction de budget.
Les chercheurs, habituellement très discrets, sont sortis dernièrement de leurs laboratoires pour scander leur colère dans la rue.
Les raisons de cette crise sont multiples. Aux coupes budgétaires drastiques de 2003, qui n’ont pas été compensées en 2004, s’ajoute une baisse brutale des recrutements et une précarisation de l’emploi des chercheurs (550 CDD). Dans le même temps, aux Etats Unis, le NIH (National Institute of Health) affiche un budget 50 fois supérieur à celui de l’INSERM, son équivalent français.
De ce fait :
1- Les équipes françaises ne peuvent plus avec un tel handicap se maintenir au niveau de la compétition internationale ; des projets sont abandonnés ou ne voient même pas le jour faute de financement (aujourd’hui, on n’est plus capable de remplacer un ingénieur, un technicien ou un administratif qui part, procédure qui était automatique en temps normal. Ceci constitue un frein à l’efficacité des chercheurs qui ne peuvent plus se consacrer pleinement à leurs travaux).
2- Les jeunes chercheurs formés en France partent s’installer ailleurs, notamment aux Etats Unis, parce que la recherche française n’est plus à même de leur offrir une situation stable, un salaire décent, même après 8 à 10 années d’étude, et encore moins des conditions de travail satisfaisantes.

D’après vous, la recherche doit-elle être en phase avec le développement économique d’un pays en se focalisant sur certains domaines prioritaires à court terme, ou s’intéresser à tous les domaines dans une perspective à plus long terme?

Dans un pays comme la France, la recherche doit être une priorité. C’est grâce à une recherche fondamentale soutenue qu’un pays peut pérenniser son développement économique et son statut de pays développé.

La possibilité de tirer un bénéfice économique de la recherche fondamentale n’est envisageable que sur le long terme. Les résultats de la recherche peuvent même être extrêmement importants tout en ayant un impact économique négatif. (dans un autre registre : La mise en cause du tabagisme comme cause majeur du cancer du poumon a des conséquences néfastes sur le commerce du tabac et sur l’équilibre des caisses de retraites. Cela ne remet pas pour autant en cause l’intérêt des études sur le sujet).
La recherche est fondamentale en soi, elle ne doit pas être soutenue uniquement pour des raisons purement économiques mais pour la connaissance qu’elle apporte.

La recherche reste le fer de lance du développement économique d’un pays. Or, elle semble à l’heure actuelle être uniquement l’apanage des pays les plus riches.
Partagez vous ce point de vue ?


Certes, aujourd’hui, qui dit Recherche dit se doter non seulement de moyens matériels et de personnels qualifiés mais aussi d’une politique qui intègre la recherche comme axe stratégique de la promotion du développement économique et social.

La recherche est actuellement l’apanage essentiellement de pays riches qui, d’ailleurs, pour la plupart se sont enrichis grâce au savoir et au savoir faire résultant eux-mêmes d’une recherche soutenue. C’est le cas des pays dits industrialisés contrairement aux pays du Moyen-Orient dont le développement est lié dans un premier temps à leurs réserves de pétrole.

La recherche est un domaine où l’encadrement est très important que ce soit au niveau des partenariats avec les universités ou des organismes de recherche. En France plus de 85% des unités de recherche du CNRS sont communes avec les universités. Pensez vous que le Maroc puisse bénéficier des mêmes structures d’encadrement ?

Non seulement le Maroc peut bénéficier des mêmes structures, mais il doit avoir des idées et des orientations propres qui permettront aux chercheurs d’exceller dans de nombreuses disciplines où la recherche serait peu coûteuse.
Faire de la recherche pour répondre aux besoins du pays, c’est non seulement faire l’économie demain d’une importation de produits développés par la recherche étrangère mais aussi devenir un pays exportateur de résultats.

La recherche peut et doit concerner de nombreux domaines. Le Maroc doit être capable de faire face aux difficultés rencontrées dans les domaines de l’agriculture, de la gestion de l’eau, de la désertification, de l’énergie en développant notamment les énergies renouvelables, de la pêche… mais doit aussi contribuer à l’élargissement des connaissances dans des secteurs aussi variés que la géologie, la paléontologie, etc.

Cette recherche peut aussi bénéficier de l’expérience de sa diaspora et des différentes coopérations nord-sud pour monter des projets communs avec des laboratoires étrangers et initier des échanges qui permettront aux chercheurs marocains d’acquérir de nouvelles techniques.

Comment jugez vous l’état de la recherche au Maroc aujourd’hui ?

Aujourd’hui encore, la recherche au Maroc peut être qualifiée d’artisanale.
Elle est exercée par des personnes passionnées, motivées mais démunies.
Leur savoir, leur bonne volonté et l’effort qu’elles déploient au quotidien ne sont pas suffisants pour hisser cette recherche à un niveau que l’on peut qualifier de satisfaisant.
Afficher la recherche comme une priorité est un début, mais il convient encore d’auditer l’existant, de le restructurer, d’analyser les besoins, de définir des priorités et de se doter des moyens à la fois matériels et humains, avec du personnel qualifié (formation continue), pour atteindre les objectifs que l’on peut se fixer sur un temps plus au moins court.

Votre association Biomatec, association des biologistes marocains, promeut justement la coopération Nord-sud en rapprochant les compétences de différents acteurs de la recherche. Pouvez vous nous en parler ?

L’association Biomatec a été créée il y a une quinzaine d’années par des étudiants marocains inscrits dans les universités parisiennes.
Cette association, qui a eu dès sa création pour objectif de rassembler, guider, orienter les étudiants à l’échelle locale puis nationale, a vu son statut évoluer avec l’évolution du statut de ses adhérents.
C’est ainsi que Biomatec s’est très rapidement donné comme objectif de promouvoir la recherche au Maroc en aidant les chercheurs locaux à se doter de publications (envoi au Maroc de 22 tonnes de périodiques scientifiques), en envoyant du matériel scientifique et en facilitant des collaborations entre certains laboratoires en France où travaillent des Marocains et des chercheurs travaillant sur la même thématique ou des thématiques proches dans les laboratoires universitaires marocains.
Après Biomatec Belgique, une nouvelle entité a vu le jour aux Etats-Unis, il s’agit de Biomatec-US qui compte aujourd’hui un nombre d’adhérents de plus en plus croissant, des étudiants qui ont soutenus leurs thèse en Europe et qui ont toutes les facilités pour s’établir aux Etats-Unis.

Un conseil aux étudiants marocains en France désireux de faire de la recherche?

N’hésitez pas une seconde, il s’agit d’une expérience où on apprend beaucoup de choses, c’est très formateur.
Une belle carrière peut être envisageable, si cette recherche est menée dans un laboratoire reconnu par la qualité de ses travaux, dans une équipe dynamique, sur un sujet qui peut donner des résultats innovants « brevetables » ou qui peuvent avoir un intérêt dans le domaine d’application.


Propos recueillis par Ghita Berrada

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