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Maroc : Étude exclusive 86% des MRE veulent rentrer
Janvier 2007
Par Nadia Lamlili
Après avoir fait leurs preuves à l’étranger, beaucoup pensent au retour.
Mais cette euphorie patriotique a ses limites. C’est ce que révèle une
enquête réalisée par l’association Maroc Entrepreneurs.
Il fut un temps où l'on ne parlait que de la fuite des cerveaux. Désormais,
on parlera peut-être de leur retour : “86,4% des Marocains installés à
l'étranger envisagent de rentrer au Maroc”, révèle une enquête réalisée en
ligne par l'association Maroc-Entrepreneurs, qui regroupe 6393 étudiants et
jeunes diplômés marocains installés à
l'étranger. Le chiffre, qui confirme le retournement de tendance observé ces
dernières années, interpelle surtout les pouvoirs publics sur les moyens de
saisir une telle opportunité.
Même si leur nombre n'est pas précisément défini, de plus en plus de jeunes
diplômés, ayant fait leurs preuves (et classes) à l'étranger, envisagent de
rentrer au bercail pour “créer des entreprises et participer au
développement de leur pays”. Et bien qu'animés par “une euphorie
patriotique”, nos expatriés savent quand même garder les pieds sur terre.
Ils émettent ainsi de sérieuses réserves sur le climat d'investissement dans
le pays, plus particulièrement sur l'absence de transparence et le manque de
perspectives d'évolution de carrière.
En clair, nous sommes face à une population très ambitieuse, qui attend des
signaux forts pour se décider. Ses craintes sont-elles justifiées ? Pour
éviter de tirer des conclusions basées sur des préjugés, les enquêteurs ont
sondé des Marocains qui sont effectivement revenus au Maroc. “Le but est
d'établir une comparaison entre les ambitions de ceux qui veulent partir et
les retours d'expérience de ceux qui ont franchi le pas”, explique un membre
de l'équipe qui a réalisé l'enquête. Effectuée auprès de 1823 Marocains de
l'étranger et 335 “revenants”, cette investigation a été effectuée en ligne
du 29 avril au 18 août 2006. Et ses résultats sont plein d'enseignements.
Super job et gros salaire…
Tout d'abord, il faut savoir que cette enquête a porté essentiellement sur
les Marocains ayant vécu au Maroc avant de le quitter pour l'étranger. Les
enfants issus de la deuxième ou troisième génération d'immigration ne
représentent que 10,2% de l'échantillon. Il est donc difficile de déterminer
avec précision la position de cette catégorie par rapport au thème du
retour. De ce fait, il serait plus juste de recadrer le débat sur le retour
dans les termes suivants : “notre matière grise”, partie se former en
Europe, veut-elle revenir au Maroc pour y travailler ?
D'après l'étude, la réponse est affirmative. Et “les sondés qui quittent le
plus tardivement le Maroc sont ceux qui envisagent le plus d'y revenir”. Le
statut professionnel des sondés prouve ce résultat : les étudiants sont les
plus enclins au retour (96,6%), suivis des diplômés (80,5%) et enfin de ceux
à la recherche d'un emploi (77%).
Autre tendance: les Marocains préfèrent bétonner leur CV en accumulant
quelques années d'expérience (généralement entre 2 et 4 ans) dans des
entreprises étrangères, avant de se décider à rentrer. Évidemment, cette
envie de revenir est beaucoup plus pressante pour ceux qui sont à la
recherche d'un emploi. Cela dit, nos jeunes ne partent plus avec l'idée de
rester ad vitam aeternam à l'étranger parce que “là-bas, c'est toujours
meilleur”. L'enquête révèle un retour de confiance perceptible, qui a besoin
d'être confirmé par des initiatives concrètes. Or, le schéma de retour reste
très classique : près de la moitié des sondés souhaite s'installer dans la
région de Casablanca, suivi de Rabat-salé (23%). Situation à rattacher aux
opportunités d'affaires disponibles dans ces régions, comme l'affirme ce
sondé : “Quand on veut travailler en entreprise, on est pratiquement obligé
d'aller à Casablanca, même si on n'a pas envie de vivre dans cette ville”.
Des entrepreneurs en puissance
En fait, ont-ils vraiment le choix ? 64,1% des enquêtés sont attirés par le
secteur privé. Et le privé, c'est à Casablanca que ça se passe : les gros
salaires, la belle vie, les métiers innovants… Il ne faut pas compter sur
nos MRE pour bousculer la concentration de l'économie dans cet axe. La
plupart sont attirés par les nouvelles technologies et la finance, des
métiers “in” qui, en toute logique, ne s'exercent ni à Jerada ni à Sebt
Gzoula. En somme, nos MRE voient grand. Tellement grand que 54,24% d'entre
eux veulent créer leurs propres entreprises, avec un penchant avéré pour le
poste de directeur général. L'entreprenariat est fortement envisagé parce
qu'il représente une alternative aux défaillances du monde des affaires au
Maroc. 83% des sondés (entre 36 et 40 ans) jugent le milieu professionnel
peu épanouissant. Les témoignages vont de l'absence d'estime (“Ce serait
bien si les recruteurs traitent avec un peu de respect les candidatures des
jeunes diplômés, ne serait-ce qu'en leur adressant des réponses négatives”,
juge un sondé) au clientélisme, comme le regrette un étudiant en France :
“Il n'y a pas de méritocratie dans les grandes entreprises marocaines. On
adopte un comportement différent avec les collègues selon leur piston, leur
classe sociale ou leur origine”. Sans oublier la discrimination salariale
qui frappe les jeunes diplômés, comme le confirme ce jeune commercial vivant
en France: “Après mes études, je suis rentré à Casablanca et pour un bac+5,
on m'a proposé 5000 DH pour un poste certes très intéressant. Je n'exclue
pas l'idée d'un retour à nouveau, mais pas dans de telles conditions”.
Pour ceux qui veulent rentrer pour “construire leur pays”, ce manque de
considération est dur à accepter. “Les MRE sont l'avenir du Maroc. Leurs
transferts représentent 10% du PIB. Et ils sont très attachés au pays.
Pourquoi pas un code d'investissement rien que pour eux ?”, propose Mohamed
Khachani, président de l'Association marocaine d'études et de recherches sur
les migrations.
Revenir ? Bien des obstacles bloquent cette envie. Un chercheur installé en
France depuis plus de dix ans livre ses impressions : “Si je rentre au
Maroc, c'est pour créer mon entreprise. Malheureusement, les conditions
actuelles ne sont pas favorables. Le plus grand obstacle n'est autre que le
phénomène de la corruption”.
Haro sur le climat des affaires
Les gardiens du temple de l'investissement au Maroc fulminent en entendant
ces témoignages. “Les gens viennent avec l'idée qu'il est possible de faire
n'importe quoi et n'importe comment au Maroc”, modère le directeur d'un
centre régional d'investissement. “Ce n'est pas parce qu'on est MRE qu'on
est un bon investisseur, poursuit-il. C'est vrai qu'il y a encore des
blocages, mais il faut reconnaître l'effort de simplification des procédures
!”.
Certes, en matière administrative pour la création d'entreprise, le Maroc a
réalisé des prouesses. Mais le milieu des affaires traîne toujours une image
négative. Les MRE déjà rentrés au Maroc confirment justement les craintes de
leurs compatriotes qui n'ont pas franchi le cap, comme en témoigne cette
jeune marocaine revenue au pays après deux ans passés en France et qui
exerce actuellement une fonction RH dans le secteur public. Son salaire,
explique l'étude, est passé de 30 000 à 10 000 DH. Pourtant, elle est
surtout choquée par les mentalités : “On ne peut pas parler d'Etat de droit
au Maroc, vu la flambée de la corruption, du clientélisme et du favoritisme.
Les recrutements se font à la tête du client et sans transparence. Le Maroc
bouge, mais très lentement. Si on ne change pas les mentalités, on
n'évoluera jamais”.
À voir l'unanimité qui entoure la défaillance du milieu professionnel, on
serait tenté de dire que le bilan du retour est définitivement négatif. Il
n'en est rien. 62% des MRE qui sont rentrés se déclarent satisfaits ou assez
satisfaits de leur retour. En fait, cette satisfaction est due à un autre
facteur : la proximité de la famille. Mine de rien, c'est ce facteur qui
vient en tête des raisons du retour. En décidant de rentrer, nos expatriés
répondent d'abord à l'appel du coeur. Suivre son conjoint, élever ses
enfants dans son pays ou revenir parce qu'un parent est tombé malade… sont
les raisons majeures qui les poussent à revenir. Autre constat, le sentiment
de satisfaction diffère selon le sexe. Et ce n'est pas une surprise. Les
femmes sont moins satisfaites que les hommes pour des raisons évidentes de
discrimination sociale, comme le révèle ce témoignage. “Le Maroc est en
pleine évolution économique et culturelle. Mais les mentalités ont du mal à
évoluer. Une femme célibataire de plus de 30 ans doit être prête à se battre
deux fois plus que les couples qui retournent au Maroc”.
Trop de décalages
D'une façon générale, Les MRE encaissent de plein fouet le décalage entre
les contextes occidental et marocain. Ils se plaignent ainsi du manque de
propreté des espaces publics, du non-respect du code de la route, du manque
de civisme. Beaucoup regrettent aussi le poids du jugement de la société
dans “un pays tiraillé entre conservatisme et modernité”. Mais de là à
parler de “clash social”, il y a un pas que peu franchissent, certainement
parce que beaucoup ont déjà vécu au Maroc avant leur départ à l'étranger. Ce
qui n'est pas le cas des “deuxième et troisième génération”, pour qui le
décalage social est le principal frein au “retour”. “Nous sommes restés dans
le Maroc de nos parents, un Maroc conservateur où on ne mange pas de porc,
on ne boit pas d'alcool et où les filles sont astreintes à un minimum de
pudeur. Quand je suis rentré au bled, j'étais choqué de découvrir que tout
ce qu'on nous a interdit en France est toléré ici”, affirme Noureddine, qui
est né et qui a grandi en France (témoignage recueilli par TelQuel et non
par les initiateurs de l'enquête).
Ces multiples appréhensions renforcent souvent l'idée de repartir à nouveau.
L'enquête révèle que 16,7% des MRE déjà installés envisagent de rebrousser
chemin et que 53,8% d'entre eux n'écartent pas cette possibilité.
Insaisissables, les MRE ? Pas exactement. On est plutôt en présence d'une
catégorie de jeunes qui croit en l'initiative privée, qui n'appréhende pas
la mobilité et qui cherchera donc toujours à aller voir si l'herbe est plus
verte ailleurs. Bref, une population pour laquelle rien n'est définitif.
C'est ce que le spécialiste Mohamed Khachani appelle “la migration
circulatoire”, un concept officialisant les allers-retours entre les pays
d'accueil et les pays d'origine. Qu'en pense un certain Nicolas Sarkozy ?
Retour. Mode d'emploi
Dans le cadre de l'enquête, les sondeurs ont recueilli les impressions de
MRE rentrés au Maroc, pour en confectionner un ensemble de conseils adressés
aux candidats au retour. D'abord, la décision du retour doit être un choix
personnel, et non le résultat d'une pression familiale ou une sorte de plan
B. “Les difficultés sont réelles et il faut être déterminé dans son choix
pour les surmonter”, argumente le document. Ensuite, ledit retour doit être
préparé tant au niveau psychologique qu'intellectuel. Car il s'agit de
s'adapter à une réalité, à des contraintes et à un contexte différents.
Troisième conseil : ne pas attendre le retour au Maroc pour chercher un
emploi ou même négocier son salaire. Car “la pire chose qui puisse arriver
est de se retrouver désoeuvré et de se laisser aller à une nostalgie
empreinte d'un dénigrement du présent”.
Il faut également éviter de comparer sa situation à l'étranger et celle où
l'on se trouve au Maroc. Le mieux est de passer à l'adaptation qui dure
entre six mois et deux ans. Enfin, il est préférable de se donner le temps
avant d'envisager un éventuel nouveau départ, parce qu'il y a toujours des
perspectives d'évolution au Maroc, comme le signale un MRE revenu au pays :
“On voit de nouveaux projets se concrétiser, des dirigeants jeunes et
instruits. Tout cela donne de l'espoir”.
Initiative. Vite, un recensement…
Évoquer les possibilités de retour alors que l'information sur les
opportunités au Maroc n'existe pas, c'est en quelque sorte mettre la charrue
avant les bœufs. Pour attirer les MRE, l'enquête propose une panoplie
d'actions dont la première est la création d'un annuaire, une sorte de
banque de compétences dans laquelle les entreprises marocaines pourront
puiser. Il existe quelque 30 000 étudiants marocains rien qu'en France. Mais
quel est leur profil ? Personne ne le sait. Les consulats sont les plus
habilités et les plus outillés pour effectuer un recensement dans ce sens.
La Tunisie l'a fait. Pourquoi pas le Maroc ? La question renvoie en fait à
l'organisation (ou désorganisation) institutionnelle chargée des MRE. Entre
le département de Nezha Chekrouni, la Fondation Hassan II et la Fondation
Mohammed V pour la solidarité, différentes institutions se “partagent le
morceau”, empêchant l'établissement d'une stratégie claire et efficacement
ciblée. “Les transferts des MRE sont la première source de devises pour le
Maroc. Normalement, ils doivent avoir un méga-ministère rien que pour eux”,
propose le chercheur Mohamed Khachani. En attendant, ils n'ont même pas le
droit de voter aux prochaines législatives.
Article complet :
http://www.telquel-online.com/253/economie1_253.shtml
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