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Le retour des "cerveaux"
29 janvier 2006
Par Yasrine Mouaatarif
Après avoir quitté en masse le pays il y a
quelques années, les cadres tendent maintenant à y revenir. Quelles sont
leurs motivations ? Comment se passe leur réinstallation ? Témoignages.
En 2000, plus d’une personne qualifiée sur quatre quittait le Maroc, plaçant
ainsi le royaume devant la Tunisie, et bien loin devant l’Algérie en matière
de « fuite des cerveaux ». Et pourtant… Ils sont aujourd’hui de plus en plus
nombreux à (re)tenter leur chance au pays, donnant ainsi jour à une nouvelle
génération d’ex-expatriés. Dans les services consulaires, le phénomène est
notoire mais difficile à quantifier : rares sont en effet les Marocains qui
font la démarche dite de « retour définitif » auprès de leur consulat, la
plupart préférant se ménager une « porte de sortie » en cas d’échec.
Daniel Braun est le directeur général de Percall, une société française
d’ingénierie informatique spécialisée dans le support technique de haut
niveau. Depuis son implantation au Maroc en 2003, celle-ci emploie une
cinquantaine d’ingénieurs, dont près de 80 % sont des Marocains recrutés en
Europe. « Aujourd’hui encore, nous recevons chaque semaine près de deux
cents CV de Marocains résidents à l’étranger qui souhaitent intégrer notre
filiale à Rabat », précise Daniel Braun.
Dans le bureau de Jamal Belahrach, directeur de Manpower Afrique du Nord,
c’est la même affluence de candidats au retour : « On avait connu une grosse
vague de départs en 2000, notamment avec le boom informatique. On assiste
aujourd’hui au phénomène inverse. De plus en plus de cadres cherchent à
rentrer, et c’est plutôt une bonne chose pour le pays. » Leur « plus-value »
? Plus que le diplôme en lui-même, c’est l’expérience professionnelle à
l’étranger qui est la plus prisée par les employeurs nationaux. D’ailleurs,
la plupart tentent de travailler pendant quelques années après leurs études
pour pouvoir rentrer dans les meilleures conditions.
Rentrer ou rester ? Si le retour est une décision très subjective, elle n’en
demeure pas moins une question lancinante chez beaucoup de membres de la
diaspora. Salah a 31 ans, dont quatorze passés en France. Arrivé dans ce
pays après le bac, il a suivi des études de commerce à Bordeaux, puis à
Paris. Sitôt diplômé, il a été embauché dans un grand cabinet d’audit. Un
poste intéressant avec des perspectives d’évolution, une vie sociale des
plus actives, des séjours réguliers au Maroc : on pourrait l’imaginer
heureux de son sort. Pourtant, comme beaucoup de ses amis, il est
littéralement hanté par l’idée du retour. Incapable de se fixer en France ou
au Maroc, il continue de se poser la même question avec une pointe de
culpabilité : « Ce qui m’inquiète, c’est le décalage qui s’est installé
entre celui que j’étais en quittant le Maroc et celui que je suis devenu.
Cela peut paraître ridicule, mais je ne sais vraiment pas si je m’adapterais
au pays. J’avoue que ça me fait un peu peur. »
Ces appréhensions, Abdeslam Marfouk les connaît parfaitement. Chercheur à
l’Université libre de Bruxelles et à l’Institut wallon de l’évaluation, de
la prospective et de la statistique (IWEPS), il étudie de près ce qu’on
appelle communément le brain drain (la « fuite des cerveaux ») à l’échelle
mondiale et travaille notamment sur les facteurs qui encouragent ce
mouvement. Il est lui-même d’origine marocaine et se trouve donc au cœur du
sujet. L’étude qu’il a coréalisée pour la Banque mondiale l’année dernière a
montré qu’il y avait 140 000 diplômés marocains en dehors du pays en 2000,
soit 13 % de l’émigration totale pour cette année-là. Pour Abdeslam Marfouk,
il est indispensable que les pays touchés par la fuite des cerveaux en
mesurent l’importance et tentent d’en déceler les causes : « En comprenant
ce qui a poussé toutes ces personnes qualifiées à partir, les gouvernements
s’offriraient des indicateurs qui pourraient être utilisés pour réguler le
flux. »
C’est justement l’un des projets de
l’association Maroc Entrepreneurs. Créée en France en 1999 par de
jeunes Marocains étudiant dans des grandes écoles, elle s’enorgueillit d’un
réseau de près de 4 400 membres répartis entre la France et le Maroc.
Conférences et débats avec des acteurs de la vie politique et économique
marocaine, accompagnement et aide au financement de projets au Maroc : la
thématique du « retour » est ici omniprésente. « Notre but est de contribuer
au développement économique du pays, soit en aidant les Marocains qui sont
venus étudier ici à trouver un poste qui les satisfait au Maroc, soit en les
encourageant à créer leur propre entreprise au pays », confie Amine Khalil,
président de l’association. Deux nouveaux projets sont lancés en ce début
d’année. Le premier est une banque de profils qui sera mise à la disposition
des entreprises marocaines pour un recrutement ciblé. Le second est une
enquête portant sur les Marocains des deux rives « pour comprendre les
aspirations des expatriés et connaître les attentes de ceux qui ont fait le
choix de rentrer ».
Si « l’appel du pays » est généralement d’ordre affectif, l’appréhension,
elle, est bien plus pragmatique. On recherche une qualité de vie, un retour
aux sources, un équilibre, un rapprochement familial, tous les avantages de
la vie au Maroc… sans pour autant abandonner ceux qu’on a connus à
l’étranger. Ainsi, les premières questions qui se posent à ceux qui
préparent leur retour sont généralement d’ordre professionnel avant d’être
purement financières.
Yasmina, 29 ans, en a fait l’expérience. Quand elle décide de rentrer au
Maroc en janvier 2005, ce n’est pas une surprise pour ses proches. Durant
ses huit années passées à Paris, elle est restée très attachée à son pays
d’origine, où elle se rendait plusieurs fois par an. Pour elle, cela a
toujours été une certitude : son exil n’était que provisoire. Aussi, quand
elle revient au pays, c’est heureuse et confiante dans ses chances de
trouver facilement du travail, forte de ses diplômes et des expériences
qu’elle a acquises en France. Effectivement, elle sera très vite embauchée
par une société marocaine à un poste de comptable. Mais l’expérience
s’avérera décevante, ce qui la poussera à démissionner au bout de trois mois
: « C’était catastrophique. On n’avait pas du tout la même façon de
travailler. Je ne me sentais pas à ma place. » Yasmina aura plus de chance
quelques mois plus tard en trouvant un autre emploi, cette fois dans «
l’eldorado de l’expat » : la multinationale.
L’idéal pour ces ex-MRE (Marocains résidant à l’étranger), c’est de
retrouver au pays des conditions de travail proches de celles qu’ils ont
connues à l’étranger : culture d’entreprise occidentale et salaires
relativement attractifs. Ces considérations, Jamal Belahrach les connaît
bien, et pas seulement à travers les candidatures qu’il reçoit tous les
jours : il en a lui-même fait l’expérience. Né au Maroc, il est parti enfant
en France où il a vécu jusqu’en 1997. Pourtant, son retour est le fruit du
hasard : « Si on ne m’avait pas proposé de lancer Manpower au Maroc, je ne
pense pas que je serais rentré. » À la lumière de son parcours, il distingue
deux profils d’expatriés : ceux qui ont déjà vécu au Maroc et ceux qui sont
issus de l’immigration. Deux scénarios selon lui très différents.
« Les binationaux ne sont pas les plus nombreux à tenter leur chance au
Maroc, et, à dire vrai, beaucoup abandonnent au bout de quelque temps »,
note Jamal Belahrach. « Contrairement aux autres, ils n’ont pas toujours les
bons codes culturels… et on le leur pardonne moins », pourrait ajouter
Mohamed Fadili, 39 ans. Lui aussi est né au Maroc et a grandi en France, à
la différence près que son retour, cela faisait des années qu’il en rêvait.
Un rêve qui s’est finalement réalisé il y a deux ans, non pas sur un coup de
tête mais grâce à une occasion exceptionnelle qui s’est présentée à lui : la
société de conseil en informatique qui l’employait en France l’a nommé à la
tête de sa filiale à Casablanca.
Si Mohamed Fadili se dit aujourd’hui enchanté de sa nouvelle vie, il avoue
que ça n’a pas toujours été le cas : « Quand on a vécu en France et qu’on
décide de s’installer ici, on doit s’attendre à passer par différentes
étapes. La première, celle des premiers mois, est une période d’euphorie, de
découverte. On est enthousiaste. On voit tout en rose. La deuxième, plus
rude, est une sorte d’atterrissage dans la réalité. On se rend compte du
décalage, surtout dans le travail. Le mode de management est différent, du
coup on s’impatiente, on est moins indulgent. J’ai failli plier bagage à
plusieurs reprises. Aujourd’hui, j’ai trouvé un équilibre. Je sais que ce
Maroc est le mien autant que celui des autres. Je peux enfin dire que je
suis chez moi. Je n’ai pas changé, je me suis juste adapté. »
Article complet :
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